A bonne école 3 : À « cours » de souffle

Ce chapitre aborde la situation sanitaire que nous vivons en 2020. Je reprends le personnage de « Marie-Alice », qui est en fait l’école : comme si notre bâtiment avait une âme et était le témoin des évènements. N’hésitez pas à lire les chapitres précédents pour avoir une vue d’ensemble de la narration.

Il se passe des choses étranges depuis quelques semaines. Toute contente de mes améliorations (voir le chapitre précédent), je ne me suis pas rendue compte tout de suite de ce qu’il se passait. Je me pose beaucoup de questions. Que font tous ces enseignants avec ce masque sur le visage ? D’habitude, ce sont les élèves qui, sous le poids du sac à dos, avaient une respiration saccadée. Je n’ai donc pas immédiatement fait attention à ces besoins d’inspiration. D’habitude, mes enseignants n’en manquent pas, d’inspiration. Les scènes qui défilaient sous mes yeux étaient étranges. Voyant les enseignants se frotter les mains, je pensais qu’ils étaient particulièrement satisfaits de leurs élèves. Les regards lassés ont pourtant démenti cette idée.

Normalement, le matin et les fins d’après-midi sont des moments très animés. Les enfants courent dans les bras de leurs parents, les adultes se parlent avec animation. Cela aussi a beaucoup changé. Les parents attendent à l’extérieur : masqués eux aussi.

Mais que cache donc ce masque qui semble avoir modifié le mode de vie de chacun ? Une mode préoccupante. J’ai beaucoup de mal à établir un diagnostic.

J’aime assister aux cours donnés par les enseignants. Je suis le témoin privilégié de la transmission : des savoirs, mais aussi des savoir-faire. C’est ce qui fait la richesse de l’enseignement. Chez moi, non seulement les enseignants transmettent, mais les élèves apprennent aussi à partager leurs acquis avec d’autres élèves. Ces échanges font vibrer l’atmosphère d’un enthousiasme contagieux. Aujourd’hui pourtant, la transmission semble être le problème. J’entends partout dans mes couloirs des injonctions pour éviter de transmettre. Il semblerait que le savoir n’est pas la seule chose contagieuse. Chacun prend ses distances : se toucher semble devenu une incivilité.

Certains évoquent le terme de guerre : une guerre bactériologique. Elle nous transforme malgré nous en soldats. Tous les matins, chacun monte au front, armé de masque et de gel. Nous sommes le 11 novembre aujourd’hui : un jour de répits dans cette guerre des trachées. Je sais que dès la rentrée, mes enseignants tiendront la trachée haute à l’envahisseur.

Avec mon arme d’instruction massive, j’ai cependant un atout dans la poche. Les enseignants ont à cœur de faire un pied de nez masqué au virus. Cet ennemi invisible joue avec les angoisses : c’est pourquoi, le courage à deux mains (désinfectées), les professeurs continuent d’instruire. Connaitre son ennemi pour mieux le cerner. En réalité, ce ne sont pas les armes qui arriveront à bout du virus, mais les âmes animées de détermination. Le coronavirus fait trembler nos bases sans savoir que cela nous rend plus forts.

Je vois mes enseignants se remonter les manches. Les gestes barrières ne doivent cibler que les germes pathogènes : ils sont pour nous une porte ouverte vers un avenir meilleur. Enseignants et élèves forment un système immunitaire et humanitaire. Cette mécanique précise et infatigable nous aide à propager le virus de l’émancipation. À travers leurs cours, les enseignants injectent une bouffée d’oxygène. Des rires d’enfants ont rapidement repris leur place : propageant des ondes positives. Nous jouons avec les propres armes de notre ennemi : par notre savoir et notre positivité, nous contaminons nos voisins. Ces élans microscopiques font boule de neige et se transforment en mouvement qui défoule.

Le masque n’étouffe plus nos voix. Nous l’avons apprivoisé. Certes, enfants et professeurs s’en passeraient bien, mais il n’a fait que rendre nos envies d’avancer plus virulentes. L’impétuosité de la jeunesse nous donne la rage de vivre. Ce que ce virus ne savait pas, c’est que les instituteurs ont déjà une maladie incurable et cynique : la transmission.

J’entends en arrière-plan cette chanson de Jean-Jacques Goldman :

C’était un professeur, un simple professeur

Qui pensait que savoir était un grand trésor

Que tous les moins que rien n’avaient pour s’en sortir

Que l’école et le droit qu’a chacun de s’instruire

Il y mettait du temps, du talent et du cœur

Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures

Et loin des beaux discours, des grandes théories

À sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui

Il changeait la vie

A bonne école 2 : Acte de renaissance et pacte d’excellence

Dans ce chapitre, vous découvrirez les changements profonds apportés à l’école. Le texte présente la vieille dame qu’est notre école sous le nom de Marie-Alice. Un lien avec Sœur Anne-Marie et Sœur Alice qui arpentaient les couloirs de l’école avec un don de soi inégalé.

Voilà plusieurs mois que notre vieille dame s’est éclipsée dans un centre de remise en forme. Cela devenait difficile pour elle de participer à certaines tâches du quotidien. Ce n’est pas donné à toutes les personnes de son âge de suivre la fougue impétueuse des enfants de cet âge. Plusieurs signaux d’alerte s’étaient allumés : les mouvements devenaient imprécis, les articulations grinçantes et la mémoire défaillante. Il fallait réagir. Le temps était venu de se mettre en quête de l’élixir de jouvence : notre amie pensait en toute bonne foi pouvoir relever ce nouveau défi. Il était important à ses yeux de passer le cap. Les enjeux étaient de taille et les étapes toutes compliquées. Il fallait oser ne pas se voiler la face et mettre à jour ce qu’on a trop tendance à ne pas accepter de voir dans le reflet du miroir. En matière de miroir, il n’y avait rien de mieux que les yeux de ces jeunes qui déambulaient dans les couloirs. Quelques regards en coin lui révélaient sans le vouloir les méfaits du temps.

Courageuse, Marie-Alice fit face à ses devoirs : il était temps pour elle de remettre sa copie, analyser les conseils de ses tuteurs et en faire bon usage pour une remise à niveau. Il est difficile à cet âge de se remettre corps et âme à d’autres personnes. Qu’allait-elle devenir ? L’enjeu valait-il qu’elle chancèle ? L’impétueuse aventurière qu’elle est parfois balaya d’un geste nonchalant ces questions existentielles. Il faut sauter pour mieux rebondir, s’éloigner pour mieux revenir, se propulser pour voir l’avenir.

Les débuts furent épiques. Les premiers pas vers la jeunesse retrouvée furent chancelants : voilà que tout se chamboule autour d’elle et que se crée un monde à l’envers. Une vieille dame apprend à marcher, la voie pleine de balbutiements. Malgré la difficulté de l’épreuve, il n’était pas question d’abandonner. Son caractère en acier trempé et béton armé n’allait pas disparaitre sous les coups du charivari des chirurgiens du bâtiment ni la cohue des traits à l’encre rouge des enseignants. Sous les assauts répétés des outils, notre protectrice a lentement glissé dans un sommeil réparateur. Des douleurs se faisaient parfois lancinantes et la bousculaient dans sa remise en question. Elle n’osait trop se regarder, mais à force de méditer, cette prise de hauteur induisit une réflexion profonde. L’angle de vue lui permit de mettre en évidence ses forces et ses qualités.

Il faut dire qu’elle n’était pas seule. Ses piliers n’étaient pas uniquement faits de métal et de ciment. Des centaines de petites et grandes mains vibraient sous ses fondations. Des voix se faisaient entendre pour réviser les fondements mêmes de son existence. Si l’agitation était parfois effrénée, la quête des fondamentaux empêchait la mayonnaise de tourner. L’ensemble de ces impulsions individuelles façonnaient avec rythme les nouveaux traits de notre vieille dame. De cette vieille dame d’ailleurs, elle n’en a plus que la sagesse et l’expérience, car ses contours se sont redessinés. Les rides sont toujours là et c’est tant mieux ! Sa plus grande crainte était de perdre son identité. Son âge, elle le revendique. Quel soulagement de constater qu’elle peut toujours le porter !

Ce qui s’est construit à l’intérieur se voit aussi à l’extérieur. Tandis que les enseignants posaient les pierres de leur nouvel édifice pédagogique, les ouvriers donnaient un corps à leurs pensées. Le bâtiment se dresse fièrement dans cette petite rue de Schaerbeek, animé par un cœur façonné par la mise en commun de dizaines d’esprits échauffés : une bouffée d’air prise à chaque foulée qui redonne du souffle à l’esprit des Annonciades.

Il est rare que Marie-Alice prenne la parole. Sa renaissance lui fait pourtant pousser son gris et annoncer la bonne nouvelle :

Venez, chers enfants ! N’ayez pas peur, je vous ouvre grand mes portes. Je brille de mille feux et je vous éclaire un chemin sur lequel vous pourrez marcher avec confiance. Ayez foi en moi ! Nous vous accompagnerons. Nous vous tiendrons la main, avec pour objectif de vous apprendre à la lâcher.

Prenant bien appui sur ses nouvelles bases, notre jeune demoiselle s’ouvre la voix sous une belle éclaircie. S’il est question nombres, il ne s’agit nullement de notes, mais d’un code binaire : l’école entre de plain-pied dans l’ère numérique. Elle a compris que les jeunes qu’elle accueille vivent dans un monde qui a énormément changé. Parents comme enfants ont de nouvelles habitudes : elle bouillonne d’enthousiasme à l’idée de tisser ses liens. S’il est vrai que les échanges se font parfois virtuellement, ce n’est que le prolongement de rencontres, d’interactions et d’accompagnements bien réels. Vous l’aurez peut-être remarqué, le réveil de la vieille dame a provoqué un changement dans la narration : chaque élément s’est rapproché pour ne plus devenir qu’une seule entité. L’Institut de l’Annonciation, c’est une école riche d’une histoire façonnée au fil du temps par de nombreuses âmes solidaires. Les travaux ont été longs et acharnés. Les maux ont parfois coupé la parole, mais le courage de chacune des parties permet à notre école de rester encore et toujours au mieux de sa forme. Vous y serez accueilli à bras ouverts, chacun y a sa place.

À bonne école 1 : Où l’on fait la connaissance de la vieille dame

Il y a quelques années, je commençais un texte où je voulais raconter la vie de l’école : j’avais pris comme point de vue celui du bâtiment. Je souhaitais faire le parallèle entre le bâtiment et les sœurs qui habitaient à l’époque dans l’école, participant à la vie active en y insufflant leur âme. Je n’avais pas vraiment d’endroit où publier l’histoire et me suis donc arrêté à ce texte. La renaissance de ce site est l’occasion de relancer la rédaction de cette histoire. Voici donc le texte de départ qui sera agrémenté périodiquement par d’autres chapitres, toujours en suivant le point de vue du bâtiment de l’école : la vieille dame de ce texte et, à travers elle, les sœurs des Annonciades. Je vous souhaite, malgré les maladresses littéraires de l’auteur, une bonne lecture. Vous pouvez commenter ce texte et donner des idées, des avis qui feront évoluer les textes suivants.

M. Vincent

Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

Alphonse de Lamartine

6 septembre 2017, 6 h 43

Le soleil matinal prend lentement l’assaut des vitres. Le lierre obstiné ne pourra plus retenir longtemps les rayons naissants : ils jouent le rôle d’un rideau qui s’ouvre sur une scène de théâtre. Les acteurs ne sont pas encore tous là et le public découvre les prémisses du premier acte. Une pluie fine achève le tableau en tapotant timidement aux carreaux.

Il n’en fallait pas plus pour réveiller notre vieille dame. Voilà bien longtemps que son sommeil est léger : ne vous y méprenez pas, cela lui convient parfaitement. Elle aime se réveiller à l’aube. C’est sa façon d’entrer en scène. Elle n’est pas de ceux qui captent la lumière, mais plutôt de vieux murs qui font partie intégrante du décor. Il faut dire qu’elle en a eu des occasions de participer au tintamarre percutant de la vie. Le gout de cette frénésie lui est passé depuis longtemps. Le rôle de spectatrice ne l’emballait pas : trop d’implication émotionnelle. Sa sensibilité exacerbée ne lui permettait pas de plonger corps et âme dans cette tourmente. Frémir, encourager, tressaillir… L’énergie lui manquait aujourd’hui pour vivre à ce rythme. Derrière ce décor feint et ce caractère effacé se cache une autre réalité. La peinture s’écaillera peut-être suffisamment pour dévoiler au grand jour une tout autre réalité.

Pour l’heure, notre vieille dame joue son rôle à la perfection : l’immobilité docile d’un élément décoratif. Les seuls mouvements observés ne semblent pas venir de sa propre volonté. Les feuilles bougent avec le vent, la rivière coule grâce à la dénivellation et elle suit le mouvement. D’ailleurs, on peut percevoir des craquements significatifs malgré son apparente immobilité. Comme ces meubles des grands-parents qui craquent soudainement, habités par une âme propre. Sans doute ses articulations sont-elles rouillées, sa charpente nouée, mais elle ne perd rien de sa vitalité. Du haut de son âge, notre amie reste pétillante et un tantinet malicieuse parfois. Car si elle préfère rester à l’écart de l’agitation, cela ne l’empêche pas d’avoir son point de vue qui s’avère tranchant. On ne peut pas lui en vouloir… Quoi de plus plaisant que d’être installée sur un promontoire pour observer le monde ? Sa vie mouvementée lui donne aujourd’hui une vision sage sur tout ce qui l’entoure.

Un voisin situé juste en face de l’étroite rue semble vaciller dangereusement, accablé par la fatigue de la veille et inquiet par la journée de travail qui l’attend. La vieille dame n’est pas curieuse dans l’âme. Elle ne peut éviter de poser son regard sur ce qui s’affiche autour d’elle. Cette ombre révélée par la lumière artificielle à travers les rideaux s’impose d’elle-même. L’air est déjà chaud ce matin et toutes les fenêtres du quartier sont entrouvertes. Une musique filtre à travers le bruit ambiant : « encore un matin ». L’ironie de la vie grandeur nature.

Perdant tout intérêt pour ce travailleur fatigué, la vieille dame se replie sur elle-même : au sens figuré, car, au sens propre, comme toute personne de son âge, on ne pourrait l’être plus. On pourrait croire que la vie professionnelle n’a plus de sens pour elle. Ne vous y trompez pas, il en va tout autrement. Car le sens de sa vie, c’est le monde scolaire. Cette vocation lui est un peu tombée dessus : plus qu’un choix, c’était une évidence. Toute petite déjà, elle remplissait un rôle de guide. Naturellement, sans artifices, mais avec feu. D’ailleurs c’est sans doute ce qui lui a permis de conserver sa fameuse vitalité et les pétillements qui grésillent autour d’elle. Plonger dans son regard, c’est s’immerger dans un monde de couleurs où se côtoient malicieusement des éclats de rire, des crises de larmes, des détresses de parents ou des fiertés familiales.

Des murmures montent jusqu’aux fenêtres du premier étage. Il s’agit de deux voix : l’une des deux est enjouée et plus aigüe. Il s’agit de Sanae qui remonte la rue avec sa maman. Elle semble surexcitée. La maman porte sur son dos le sac de la petite fille. Elles longent les murs de l’école et progressent rapidement en dépit de la montée. Il est très tôt et la rue est calme. Dans une heure, il en sera tout autrement. La maman a toujours ce pincement au cœur en laissant son enfant si tôt, mais son travail ne lui permet pas de faire autrement. Toutefois, elle sait que Sanae sera entre de bonnes mains, accueillie par Madame Laure que la petite fille adore. Notre vieille dame se souvient avoir entendu les enseignants parler d’excursion. Il était question de visiter le palais royal. La petite fille semble très agitée à l’idée de rencontrer peut-être un roi ou une princesse. On ne pourrait pas imaginer un antagonisme plus net : une petite fille à l’aube de sa vie et une dame âgée bien avancée dans la sienne. Là où l’énergie et l’impatience prennent le pas sur le bon sens, un soupçon de tempérance vient adoucir le tout. Un observateur avisé aura sans doute aperçu un sourire s’esquisser sur le visage fermé de l’octogénaire. Mais elle se rappela vite du rôle qu’elle a voulu se donner : ni actrice ni spectatrice, juste planter le décor.

La grande sage qu’elle est aujourd’hui s’est vue bénie en 1934 dans une petite rue de Schaerbeek. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle a été placée sous l’aile protectrice des sœurs des Annonciades. Très vite, elle s’est vue chargée de missions de plus en plus importantes, toujours dans le but de venir en aide aux enfants. Du fait de ses protectrices, les valeurs religieuses étaient très importantes pour elle. Certaines lui étaient particulièrement parlantes, car étaient porteuses d’une universalité certaine : l’accueil de tous, l’épanouissement, l’éveil à la citoyenneté… Jamais elle n’a perdu ces objectifs de vue. Physiquement, elle n’est pas très grande. Juste ce qu’il faut pour voir aussi loin que sa vue lui permet. Le temps a fait son œuvre et cela lui donne ce côté charmant qui inspire très rapidement de la sympathie. Certains évènements lourds à porter ont bien sûr infligé leurs blessures : autant de souvenirs portés fièrement qui ont forgé son identité. Son âme est habitée par quelques personnes charismatiques et de nombreux enfants devenus aujourd’hui adultes. S’ils ont emporté avec eux une part d’elle-même, ce fut pour y ajouter une part plus grande encore. En somme, sa vie s’est construite au fil de rencontres successives. Il serait difficile de dire ce qui est le plus plaisant dans la rencontre. Tantôt, on se sent écouté et poussé vers le haut, tantôt, on se surprend à plonger dans un passé instructif. Notre vieille dame est soucieuse de son apparence tout en essayant de rester fidèle à son âge. L’excentricité n’est pas de mise, mais par contre elle souhaite rester au gout du jour.

Notre vieille dame se dresse fièrement en haut d’une rue qui mène aux abords du parc Josaphat. Elle ne connait que cet endroit et n’en verra jamais aucun autre. C’est un personnage aussi mystérieux qu’un ciel belge en plein mois d’automne.

Sanae n’est plus toute seule à la garderie. Elle s’est vite vue entourée d’autres enfants. Si elle regrette de ne plus avoir l’exclusivité des attentions de madame Laure, elle profite de la compagnie d’autres amis, pour la plupart enjoués. La salle d’accueil se retrouve très vite saturée de cris, de cavalcades et de nervosité. La vieille dame est heureuse de voir s’approcher l’heure où le joyeux groupe montera dans un espace plus grand. Se fondre dans le décor n’est pas si facile dans ces conditions. L’accueillante est d’ailleurs remarquable. Chaque matin, ces deux complices se retrouvent avec un respect certain l’une pour l’autre. La plus expérimentée ayant une stature suffisante pour faire partie des meubles et la plus jeune faisant preuve d’un stoïcisme renouvelé au quotidien. Une fine équipe pour encadrer ces enfants fraichement sortis de leurs lits.

La Grande Sage observe les enfants monter l’escalier. Que de changements dans l’école depuis tout ce temps ! Les tenues vestimentaires, la diversité des nationalités, les jeux, les horaires… Beaucoup critiquent le temps présent. Ce qui l’amuse c’est que ce fameux changement néfaste a toujours existé. C’est un peu comme si les gens du présent ne peuvent concevoir une modification des modes de vie : la théorie de l’évolution, c’était avant eux. À contrario la vieille dame a eu le temps de voir les choses changer et sait pertinemment que le temps présent n’est qu’une pâle ébauche du futur.

Quel soulagement pour elle d’être au mois de septembre. Les grandes vacances  insufflent trop vite la solitude qui habille souvent la vieillesse, n’ayant pour seule compagnie que son imagination et la chaleur accablante de la grande ville. Fin aout, elle fut heureuse de voir les professeurs les plus motivés s’agiter dans les locaux pour préparer une nouvelle année scolaire. Tout cela n’avait rien de comparable à la frénésie apportée par la jeunesse. Elle aime observer l’antagonisme des énergies : l’organisation construite par l’équipe éducative qui s’oppose à la vie palpitante des enfants. Le rocher érodé au fil de l’année par le fleuve gonflé de vie.